"Putain, dix ans déjà !" jactait jadis le Chirac des Guignols de l'info, sur Canal +. Quasi une décade, donc, que le Palace, ancien music-hall et cinéma de l'intra-muros avignonnais, avait fermé boutique. Ne rouvrant ses écoutilles qu'en juillet, pour le Festival Off, dont il est l'usine à gaz de l'humour à géométrie variable (artistes étincelants mais aussi grosses ficelles gauloises). Voilà trois mois, avec les 43 spectacles accueillis, 118 000 billets y ont été enregistrés durant le Off, soit presque autant que le Festival In dans sa globalité !

Mais dès le 7 novembre, le Palace, plateforme affective des Avignonnais depuis plus d'un siècle, cesse enfin d'être un espace fermé 11 mois de l'année. Aux côtés du propriétaire du fonds du lieu (et du pub voisin le O'Neill's), Albert Guetta, le tourneur-producteur avignonnais Philippe Delmas prend en main la programmation du "Palace Théâtre", toute l'année ainsi que pour le Festival Off.

"L'idée, dans cette salle de 370 places assises (près de 900 en configuration debout), c'est de proposer un spectacle chaque week-end, un humoriste ou une pièce légère. Des têtes d'affiche (qui sont aussi ses poulains, ndlr.) viendront ponctuellement pour des soirées événements. Plus tard, on mettra sûrement en place des tremplins de jeunes humoristes de la région". Déjà programmés, Noëlle Perna avec son tout nouveau spectacle (27 décembre et 14 janvier) et le ventriloque trash qu'on s'arrache Jeff Panacloc (15 et 16 janvier) devraient projeter sur le Palace configuré "café-théâtre" un halo de lumière volumineux.

"On ne veut pas tout révolutionner, on va commencer modestement, et on fera attention à ne pas marcher sur les pieds du Paris (théâtre dédié à l'humour situé à 200 mètres, ndlr.)", assure Philippe Delmas, qui n'est pas homme à brûler les étapes.

Pour Albert Guetta, Philippe Delmas, dont la société est basée au Pontet, était l'homme de la situation. "C'est un grand professionnel qui a un réseau énorme et il est sur place." Fils de son père, Frédéric Guetta, 29 ans, assistera Philippe Delmas dans ce nouveau départ. Et a déjà des idées pour ouvrir ce joyau du cours Jean-Jaurès à d'autres formes du spectacle vivant. "On a l'idée de faire des concerts, de développer un projet artistique élargi. Ce lieu a une histoire forte, il est identifié par le public. Il y a ici un vrai potentiel".

Le "Palace Théâtre" rouvrira officiellement ses portes le week-end des 7et 8 novembre avec la pièce "Homme, femme, mode d'emploi : la fille", de Patrice Lemercier. Les tarifs pour les pièces devraient se tenir dans une fourchette 10-14 €. Il faudra doubler la mise pour aller applaudir les vedettes hexagonales du rire.


L'Avignonnais producteur de stars Brel et Devos s'y sont produits

Il y a quelques jours, le magazine du "Parisien Aujourd'hui en France" mettait à l'honneur les producteurs français poids lourds dans le spectacle vivant. Aux côtés de Gilbert Coullier (Johnny, Sardou) et Jean-Marc Dumontet (Nicolas Canteloup), un Avignonnais discret et méconnu du grand public avait aussi droit à son portrait : Philippe Delmas, à la tête d'Artistic Records (basée au Pontet), catalogué par l'hebdomadaire roi des tournées en régions.

Sans tambour ni trompette, Delmas a construit en un quart de siècle un empire du rire qui ne connaît pas la crise. Derrière les spectacles de Noëlle Perna (plus de 1 million de spectateurs en une décennie), Anthony Kavanagh, Chantal Ladesou, Patrick Sébastien, Julien Courbet ou encore la nouvelle vedette Jeff Panacloc (50 000 amis de plus sur Facebook tous les 10 jours) : le même homme, qui a débuté en vendant des shows aux communes (Sorgues, Morières) et a attrapé définitivement le virus en produisant l'imitateur vauclusien Bruno Boniface, en 1992 à Paris. À Avignon, Philippe Delmas programme au Palace mais a aussi racheté le Rouge-gorge en 2013. À Paris, il possède désormais deux théâtres, la Comédie des Boulevards et, depuis peu, le mythique Le Temple, où ont débuté Omar et Fred, Tomer Sisley et Audrey Lamy.

Avant de n'être qu'un cinéma (fermé en 2005) et à quelques jours de redevenir un lieu de spectacles, le Palace fut, au XXe siècle, un lieu notoire où se produisirent les plus grands artistes en "live", de Brel à Aznavour en passant par Raymond Devos. Sa façade très "années folles de l'entre-deux-guerres" est aujourd'hui classée et l'établissement actuel, de 3000 m², au placement géographique idéal (entre la gare centre et la place de L'Horloge) a appartenu jadis à la famille Pezet, ainsi qu'à l'hôpital d'Avignon.

Le journal "La semaine mondaine", daté du 12 décembre 1928, relate par ces mots la réouverture officielle, en grande pompe, au cours de laquelle le chanteur Alibert, un groupe de jazz et le film "La Veine" constituèrent un triptyque ès divertissements : "La société Pezet et Cie convie Le Tout-Avignon qui a admiré son aménagement parfait et le luxe de sa décoration". À l'époque, et bien avant le "Made in france", si tendance en 2014, les médias s'enorgueillissaient que ce soit des artisans avignonnais, des ferronniers d'art les frères Cluchier au mosaïste Odirico, qui aient oeuvré sur le bâtiment. Music-hall, revues parisiennes les plus côtés : le Palace va marquer à jamais le coeur des familles avignonnaises.

Merci à Aure Lecrès, des Archives municipales, pour son aide précieuse.

 

Fabien Bonnieux, La Provence, 20 octobre 2014.